Bowary


Julia Kerninon

photo: Florence Brochoire.

du 29 janvier au 25 février | 001 à 028

001. Qui parle ? Entrée en scène de celui qui est peut-être le personnage secondaire le plus fascinant de toute la littérature occidentale. Charbovari Charbovari Charbovari Charbovari. Il n’est presque rien. Mais sans lui, pourtant, il ne pourrait pas y avoir de Madame Bovary.

002. Pourtant on oublie qu’il y a en fait non pas une mais trois Madame Bovary. Il faut commencer par le commencement, pour comprendre cette histoire. D’abord, il y a la mère de Charles, la grande amoureuse déçue, la jeune fille innocente mariée à un chirurgien sans scrupules.

003. Le père de Charles est un jouisseur égoïste, un mauvais gestionnaire, mangeant ce qu’il devrait vendre, frottant ses bottes avec du bacon. Il n’est que dépense somptuaire, gâchis, impatience, égoïsme. Son épouse prend sur elle et reporte sa frustration sur son fils.

004. On voit mieux maintenant le petit Charles, aussi poli que déplacé, aussi indifférent qu’humilié, avec son impossible chapeau. Enfant de la campagne, désespérément, nourri aux mûres des chemins, apprenant ses conjugaisons sous un arbre avec le curé, entre deux averses.

005. Plus il grandit et plus il semble perdu. Misérable dans sa chambre d’étudiant en médecine, à pleurer sa liberté, égaré dans la ville, incapable de s’intégrer, regrettant les confitures que sa mère lui donnait à la becquée. On dirait qu’il restera toujours à la porte de tout.

006. Et puis il apprend à sécher les cours. Il apprend à être paresseux. Il décroche complètement. Toute la nuit, il va au cabaret jouer aux dominos – ça semble innocent vu d’ici, mais manifestement pour l’époque c’est plutôt chaud. Il est super content. Il chante et tout.

007. Il fait du punch pour les copains. Un litre de rhum. Un litre de jus d’orange. Un litre de jus de pamplemousse rose. Un litre de jus d’ananas. Cinquante centilitres de sirop de canne. Une cuillère à café de cannelle en poudre. Il remue bien. Il baise. Il échoue à son examen.

008. Et puis, miracle des miracles, il se remet au travail et il est reçu. Et c’est là qu’apparaît la deuxième Madame Bovary, qui est la première épouse de Charles, Héloïse, la veuve. Elle a tous les défauts du monde. Mais elle est très drôle, dans son genre. Elle l’a bien eu.

009. Elle a fait croire à tout le monde qu’elle était très riche, donc Madame Bovary mère s’est battue bec et ongles pour la gagner à la cause de son fils. Charles se retrouve coincé comme un rat entre les deux vieilles dames qui le harcèlent pour qu’il porte de la flanelle.


010. Charles n’aime pas trop dormir avec sa femme, parce qu’elle a les pieds froids et les mains osseuses. Justement, une nuit, on le tire du lit pour aller à la ferme soigner la jambe cassée d’un propriétaire. Il fait la route à cheval, dans les premières heures du jour.

011. Il est seul dans les bruissements de sa campagne, libre par exception, ensommeillé sur sa monture. Il pense à tout ce qu’il a été, il réfléchit à ce qu’est devenue sa vie. Il ne sait pas ce qui l’attend, loin devant, dans l’obscurité qui disparaît petit à petit. Il arrive.

012. Emma paraît. Elle semble presque innocente au départ, gauche dans sa robe de mérinos, se piquant les mains à sa couture, silencieuse sous les reproches qu’on lui fait. Mais devant Charles fasciné, elle suce ses propres doigts pour soulager la douleur, et tout bascule.

013. Avant de repartir, Charles demande à Emma son aide pour retrouver sa cravache, et ainsi ils cherchent ensemble derrière les meubles son nerf de bœuf qu’elle finit par lui tendre en lui jetant un regard par-dessus l’épaule. Symboliquement, on peut difficilement faire mieux.

014. Si : L’érotisme bouleversant des gouttes de pluie qui frappent la moire tendue de l’ombrelle d’Emma debout sur le seuil de sa maison – c’est si intimidant. L’ombrelle est une serre tropicale. Je me demande comment Charles tient bon. Je remarque que Flaubert n’en parle pas.

015. Elle tend la langue comme un oiseau pour boire la liqueur au fond du verre. Là aussi, c’est la tentatrice, la femme absolue, Eve incontrôlable, dangereuse parce que inconsciente de ce qu’elle éveille autour d’elle. C’est la description d’un animal plus que celle d’une femme.

016. Elle a un mauvais père. Sous sa bonne humeur, ses sourires, voilà un homme qui donne sa fille sans un regard en arrière pour économiser une dot, garder pour lui de quoi remplacer l’arbre du pressoir. Disons-le plus simplement encore : voilà un homme qui donne sa fille.

017. Et puis cette demande en mariage qui n’en est pas une, Charles mutique, le père qui répond par l’affirmative à une question jamais posée vraiment, et cette image troublante d’un homme guettant dans la campagne humide le mouvement lointain d’un volet valant pour réponse.

018. Les ellipses sont des vides où résonnent des échos bien souvent plus parlants que la parole elle-même. Le long moment que passe Charles dans le champ, avant que le volet ne bouge, ce long moment qui est celui de la réflexion ennuyée d’Emma, comme il est bouleversant.

019. Il a donc fallu la convaincre, sans doute – le père a peut-être dû vanter les mérites du médecin falot, exagérer ses compétences, imaginer son charme de toutes pièces, tempêter, affirmer qu’elle ne trouverait de toute façon pas mieux ici. Ainsi se fait un mariage. Un livre.

020. Tout le monde pense à la bouffe mais elle, Emma, regrette le dîner aux flambeaux qu’elle n’est pas parvenue à expliquer à son père. Dans le hangar, ses noces sont des noces paysannes, s’étendant sur plusieurs jours. Aloyau, andouille, cochon. Ce n’est pas ce qu’elle voulait.

021. Peut-être aurait-elle préféré vivre à même son gâteau de mariage, avec la balançoire en chocolat, la prairie verdoyante, les roses véritables – tout mais pas cet after qui dérape, avec les hommes qui flirtent, les chevaux qui rotent, les enfants bavant sous les bancs.

022. Grandie dans la paix bucolique, elle veut la tempête, elle aspire à la destruction. Et c’est ainsi qu’elle devient Madame Bovary. La tragédie est enclenchée. Au départ, on dirait simplement une mauvaise idée – mais ce sera bien pire à la fin que tout ce qu’on a pu imaginer.

023. La nuit de noces est un fiasco et nul ne peut l’ignorer. Emma en ressort apparemment inchangée. Ce qu’elle avait imaginé était plus grand, plus beau, plus fort. Plus chaud aussi, sans doute possible. Ce qui était dans sa tête nous ferait tous rougir, encore aujourd’hui.

024. Charles, lui, est bouleversé. Il n’en peut plus de la désirer. Il a réussi le tour de passe-passe, échanger sa vieille épouse contre cette merveille de peau fraîche qu’il ne se lasse pas de toucher comme on vérifie dans sa poche qu’on a toujours ses clés ou ses papiers.

025. La visite de la maison est d’une tristesse absolue. Parce qu’elle ne ressent rien, elle essaie de s’émouvoir devant le bouquet de mariée de la première Madame Bovary, elle imagine sa propre mort, n’importe quoi qui permette d’oublier le curé en plâtre sous les sapinettes.

026. Charles, lui, est fou de joie. Il ne croit pas à sa chance. Il a capturé la merveille. Il ne cesse de se regarder dans ses yeux à elle. Le matin, encore à demi-nue, elle lui parle de sa fenêtre entre deux géraniums. C’est le bonheur absolu. Ça veut dire le monde pour lui.

027. Emma le console de tout ce qui lui a manqué avant dans sa vie, tout ce qui lui a fait croire qu’il était malchanceux. De toutes ses frustrations passées il se repaye sur son épouse de plus en plus mécontente, inconscient absolument de ce qui se trame dans sa tête à elle.

028. Parce que Emma est d’abord une lectrice – et comme toutes les lectrices elle est donc d’abord seule à l’intérieur de sa tête. D’emblée, les livres l’ont emportée, et elle ne voit plus le monde qu’à travers eux, ils sont la distance nécessaire entre la réalité et son espoir.

031. Malheureusement Charles est heureux. Pire : il s’estime davantage de posséder une pareille femme. Pourtant sa conversation est plate comme un trottoir (il raconte ses ordonnances du jour au cours du dîner, et satisfait de lui-même il finit – salaud ! – le bœuf miroton.)

034. Car avant le bal, il y a les pattes des homards qui dépassent des plats, et les cailles qu’on n’a pas encore plumées. Pour Emma ce sont autant de choses luxueuses mais pour Flaubert il s’agit bien de mâles pourvus de pinces coupantes et de femelles qui vont se faire plumer.

037. Un événement aurait pu la faire dessaouler : l’air du bal est lourd, un domestique monte sur une chaise pour casser des vitres (?!), révélant des faces de paysans en train de regarder le bal. Proust se souviendra de cette scène pour À l’ombre des jeunes filles en fleur. 

040. J’aimerais te sauver, Charles, mais Flaubert écrit que tu as regardé jouer au whist pendant 5 h. sans en comprendre les règles ! Il ajoute que tu rentres chez toi le lendemain sans voir qu’Emma est bouleversée – le bal a ouvert un trou dans sa vie. Tu es indéfendable !

043. Charles se porte bien, lui. C’est un doux, il est apprécié pour ça. Parce qu’il a peur de tuer il prescrit souvent des potions calmantes plutôt que la chirurgie. Emma pourrait apprécier le fait qu’il devienne un médecin respecté de la profession, mais ce n’est pas le cas. 

046. Comme tout naufragé, Emma cherche une voile blanche à l’horizon. Chaque jour elle espère un événement, quelque chose, tout plutôt que cet ennui. Et dès juillet elle se met à compter les jours la séparant de septembre et d’une possible invitation au bal de la Vaubyessard. 

049. Emma ne lit plus. « J’ai tout lu. » Mallarmé s’en est-il souvenu en écrivant « J’ai lu tous les livres » ? Car la chair est triste dans cette partie du roman où les corps sont empêchés : « Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait. »

052. Quand vient le repas, tous les repas, elle souffre plus encore. « Toute l’amertume lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli il montait du fond de son âme comme d’autres bouffées d’affadissement. » Le coup de grâce ? « Charles était long à manger. »

055. « Comme la plupart des gens issus de campagnards », Emma n’est pas « facilement accessible à l’émotion d’autrui » ; ces gens-là « gardent toujours à l’âme quelque chose de la callosité des mains paternelles. » Cette explication pique un petit peu vous ne trouvez pas ? 

Arno Bertina

du 26 février au 25 mars | 029 à 056

Photo: Florence Brochoire.

029. L’auteur continue son travail de sape : la littérature est grotesque, et il faut à cette dernière des pimprenelles du type d’Emma pour croire encore aux noces du rêve et de la vie. Une lune de miel au bord des golfes où s’enivrer du parfum des citronniers ? Ahahaha.

032. Emma essaie de battre le briquet sur le cœur de son mari, mais ce nigaud l’embrasse à heures régulières ! Non vraiment sa vie est froide comme un grenier. (Entendez le rire venimeux de l’auteur dans la précision qui suit : « un grenier dont la lucarne serait au nord. »)

035. Emma ne perçoit pas l’avertissement et envoie bouillir son mari qui s’imaginait devoir danser : « On se moquerait de toi. » Plus cassante que d’habitude, madame Bovary fait place nette ; elle doit pouvoir être disponible pour un autre – pour un homard en quelque sorte.

038. Emma aussi a de la mémoire, mais c’est une arme tournée contre elle ; ces faces de paysans lui rappellent son milieu d’origine, avivant son envie de s’en éloigner, d’oublier tout. Elle est là, puis autour du bal, il n’y a plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste.

041. À nouveau prisonnière du quotidien, Emma s’émancipe en imaginant le vicomte à Paris, son élégance – qu’elle confond avec les délicatesses du cœur. Elle dévore les comptes-rendus des spectacles, et rêve de cette ville où les duchesses sont pâles et les actrices nombreuses.

044. Emma est amère ; elle s’agace contre un confrère méprisant, elle ajuste sans douceur la cravate de son mari, ses gants. Il croit que c’est pour lui, ça l’attendrit, alors que c’est « par expansion d’égoïsme ». Elle était « exaspérée de honte, elle avait envie de le battre ».

047. Le marquis nous invitera-t-il à nouveau ? Emma espère une lettre qui ne vient pas, et elle voit octobre relancer la série des journées sans charme, « innombrables, et n’apportant rien ! ». Si cette situation était le fait d’erreurs commises par elle, ce serait un drame. 

050. Madame Bovary est souvent empêchée par cette pudeur qu’on dira sociale. Ainsi elle ne traverse pas la rue pour pousser la porte du cabaret quand elle aperçoit cet homme à la « tête halée, à larges favoris noirs », qui sourit « d’un large sourire doux à dents blanches ». 

053. Alors madame Bovary craque, et devient « capricieuse » : elle commande des plats qu’elle ne touche pas ; elle suffoque mais reste enfermée, elle ne cache plus son mépris « pour rien, ni personne »… Elle n’est « guère tendre » mais peut jeter aux pauvres toute sa monnaie.

056. Accablée par la vie et par Flaubert, le personnage se demande si cette misère est appelée à durer. Au bal de la Vaubyessard, elle a vu « des duchesses à la taille plus lourde », « plus communes », être plus heureuses… Quelle injustice ! Dieu, oui, quelle exécrable injustice !

030. La désaffection d’Emma pour son mari n’était pourtant pas fatale. Aussi fade soit-il, Charles aurait pu décapsuler sa jeune épouse. C’est du moins ce qu’Emma se dit : une abondance subite se serait détachée de son cœur et Charles l’aurait ramassée comme un fruit mur.

033. Emma commence à regretter ce mariage quand son mari reçoit une invitation pour le bal du château de la Vaubyessard. Un peu de lustre, enfin !, un peu de flamme. Des cristaux, des bouquets, et des parfums. Et pour la première fois gouter à une grenade, et à un ananas.

036. Madame Bovary se retient de courir en descendant l’escalier menant au bal. Elle devrait, pourtant, car Flaubert parle de ces dames (garnitures & médaillons) comme il parlait des nourritures empilées pour le dîner, tout à l’heure – mais Emma n’y voit que du feu.

039. À 3h. du matin il est temps de valser. Emma préfèrerait ne pas mais le vicomte insiste, dont le gilet semble moulé sur la poitrine. Ils tournent, leurs jambes se croisent, il baisse ses yeux sur elle, elle lève ses yeux sur lui, ça tourne, elle appuie sa tête sur son torse.

042. « Campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence »… Emma renvoie la gouvernante impertinente et embauche une jeune fille qui doit la désigner en utilisant la troisième personne. Emma regrette le couvent, voudrait voyager, mourir, habiter Paris. 

045. Parce qu’elle fait des confidences à son petit chien, une levrette, Emma se dit qu’elle peut tout aussi bien raconter ses lectures à son mari « car enfin c’était quelqu’un ». Mais il s’endort, souvent. Parler aux bûches de la cheminée alors ? Au balancier de la pendule ?

048. Mais Flaubert n’est pas innocent, qui continue sa série des images deux fois désespérantes – vous vous souvenez de ce « grenier dont la lucarne serait au nord. » ? Eh bien lisez : pour Emma « l’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée. »

051. Cet homme qui a tout du marin ou du bohémien fait danser le cabaret avec son orgue… et des airs qui sont comme l’écho du monde, arrivent jusqu’à Emma… Sa pensée se balance « de rêve en rêve, de tristesse en tristesse ». Mais rien à faire, elle ne peut traverser la rue.

054. Emma, « guère tendre » ? Étrange – lectrices et lecteurs seraient plutôt tentés de la dire trop peu armée, à la carapace trop légère… C’est qu’il entre, nous dit le texte, une autre composante dans ce désordre ; « comme la plupart des gens issus de campagnards »…


Emmanuel Renart

Photo: Florence Brochoire

du 26 mars au 22 avril | 057 à 084

057. L’hirondelle diligente emporte Emma et Charles vers un lieu fictif, fini Tôtes, bonjour Yonville l’Abbaye. Où déjà il n’y a plus d’abbaye. Pas même de ruines d’abbaye : ça commence bien.

058. Pendant mille ans, il ne se passe rien à Yonville. Herbages. Labours. Aménagement du territoire : une route vicinale relie le bourg à la grand-route de Rouen à Buchy (marché aux volailles les lundis). Il ne se passait rien de chez rien à Yonville, avant qu’Emma n’arrive.

059. Dès lors que sa silhouette se découpe en haut de la côte des Leux, Yonville devient une nouvelle Mégara, à cinq cent lieues de Carthage, non loin des jardins de la fiction entre Bray, Caux ou Vexin. Qu’importe car le romanesque tempête sous le crâne d’Emma de la Mancha.

060. À l’auberge du Lion d’or, trône l’horloge comtoise, se vident les cuillères à soupe, personne n’attend plus rien quand l’hirondelle descend la côte des Leux. Personne pour voir la main gantée de blanc qui sort de la portière et joue avec l’air.

063. Quand la grande rue s’arrête, Yonville s’arrête. Après l’auberge, rien. Dans le salon, l’apothicaire déplore l’automédication, l’hygiène des paysans, veut saigner les prêtres, plaide les principes de 89 et décrète (en dépit des textes saints) que dieu a un minimum de raison.

066. Et la montagne, renchérit Léon. Rien de tel que le tumulte immobile des parois pour exciter l’imagination. Léon est clerc de notaire, loue un meublé chez Homais, dîne au Lion d’Or. Il n’est point exalté en politique (ce qui est remarquable pour un jeune homme de son âge.)

069. Dans la vaste nuit cauchoise des yeux tigre s’allument. Ce sont les yeux d’Emma. S’éteignent. S’allument. Léon ne les voit pas. Flaubert les voit éteints ou les imagine luire mais alors dans la nuit de Carthage. Le désir féminin est comme un tigre en pays de Caux. Exotique. 

072. On dîne. On sert les cafés. Homais se propose de fournir le ménage en boisson. En rentrant en sa nouvelle demeure, le froid tombe du plâtre des murs humides sur les épaules d’Emma.

075. Au cabinet médical le client se fait attendre. La dot s’épuise. Mais Mme Bovary est enceinte. Charles deviendra père. Qu’attendre d’autre de la vie. Au repas, il parle du marmot, l’appelle petite maman. Emma ne dépense pas pour le futur enfant autant qu’elle le voudrait.

078. La campagne, même normande, même fictive, est immuable. Elle est verte, elle est brune. Même la fumée des cheminées est immobile. Le ciel grisonne dans les gris. Le moindre reflet est une dorure. La moindre image, un Constantinople. Quant à l’enfant, elle part en nourrice. 

081. Les deux se croisent trop souvent. Si elle s’absente, il ne vient pas. Quand elle part, il ne reste guère. Il l’aime. Puis elle comprend qu’il aime. Elle s’exalte. Il se morfond. Emma se découvre femme au foyer désespérée, se tourne vers Dieu, achète des nouveautés à crédit.

084. La bonne lui raconte l’histoire d’une Dieppoise errant sur la grève, si mélancolique qu’elle voulait vivre dans l’à-pic de la falaise. Le mariage la soigna. Mais moi, dit Emma, désemparée, cela m’est venue après le mariage. Le piège, depuis longtemps, s’est refermé.

061. Devant le feu de cheminée du salon de l’auberge, Emma remonte un pan de robe au-dessus de sa cheville. Quelqu’un dans la grande salle touche des yeux les quelques centimètres carrés de cette peau blanche et laiteuse.

064. Pour Homais, le climat local, tempéré, à l’abri des vents, mais très humide, pourrait engendrer, associé aux pets des bovins, des miasmes insalubres dignes des pays tropicaux. Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? s’interroge Emma.

067. Emma lui demande s’il aime la musique allemande. Elle porte si bien à rêver, répond Léon. Connaissez-vous les italiens ? Pas encore. L’année prochaine. Quand j’irai à Paris. Mais Emma n’entend pas la fin de la phrase. Son piège romanesque se trouve à Yonville, non à Paris.

070. Yonville offre si peu de ressources, déplore Léon. Comme Tôtes, rétorque Emma. Qui se demande s’il y a une chose plus grande que Yonville, à Yonville. Léon répondrait : oui, toi, Emma. Mais non. Ce serait tôtif. C’est juste la première soirée. Déjà ils sont allés trop loin.

073. Dans un village (contrairement à la ville) la vue des voisins revient vite. Ainsi le lendemain au réveil, à sa fenêtre, Emma aperçoit Léon sur la place. Il la voit et la salue. Elle répond puis elle a ce geste de fermer son peignoir (qui n’était pas ouvert).

076. L’heureux évènement est prévu pour fin mai début juin. La conception a lieu peu après le second anniversaire du bal de Vaubyessard. Mais ni Charles ni la chronologie du roman dans les actes du colloque de février 73, rue d’Ulm, ne se sentent concernés par la libido d’Emma.

079. À la campagne, la fenêtre est un théâtre. Le matin Léon passe. La journée Emma avance sa tapisserie. Le soir, le passage de Léon la réveille. Elle quitte son poste, commande sa bonne, active le repas. Un matin, elle veut voir son enfant.

082. Alors que quelques bûches crépitent, l’apothicaire détaille l’art de conserver les fromages et de soigner les vins malades. Charles s’endort devant une partie de dominos. Homais ronfle. Une fesse posée sur le bras du fauteuil, Léon lui récite des vers. 

062. Au plafond de l’église, point de Sixtine. Dans l’unique jardin d’agrément du bourg, un amour pose sur ses lèvres un doigt de pierre. Des bocaux de couleur et des publicités exotiques chez Homais, l’Apothicaire. Mais, devant le feu, le simple pied d’Emma dans une bottine. 

065. Oh nous en avons peu, déclare Homais. Il y a bien cette lisière où certains soirs j’observe le soleil couchant. Emma goûte aussi les couchants. Quoique surtout en bord de mer. Question d’infini. Oh j’adore la mer, dit Léon dont les yeux ont tendance à toucher la peau d’Emma.

068. Son Charles de mari et Homais parlent boutique, commodités immobilières, notamment le jardin. Mais, dit Charles, ma femme ne sort guère. Préfère la compagnie des livres. Ainsi que moi, dit Léon, j’aime lire au coin du feu. Quand le vent souffle et que la nuit semble infinie.

071. En guise de lecture, Homais propose à Emma son Voltaire, du Walter Scott ou le Fanal de Rouen dont il est le localier. Lui-même, membre de la société agronomique de Rouen, section agricole, classe de pomologie, a produit un fort fascicule de 72 pages sur le cidre.  

074. Un jour, à cette même fenêtre, elle aperçoit l’hiver.

077. Emma voudrait être délivrée, pour savoir ce que c’est d’être mère. Elle veut un fils qui la vengera de son sexe. Du manque de liberté de son sexe. Emma accouche d’une fille. La petite Berthe portera un prénom entendu dans la bouche d’une marquise.

080. Elle prend l’enfant dans ses bras. Qui régurgite. La nourrice la lui reprend. Emma, elle, prend le bras de Léon et note qu’il porte les ongles plus longs que les Yonvillais. ça va bien en ce moment ? lui aurait dit une amie qu’elle n’a pas. Emma se confie à sa bonne.

083. Devant une publicité pour une pommade qui montre, sous l’œil d’un chérubin, Pâris enlever Hélène, Emma s’émeut aux larmes. De retour de promenade, elle s’irrite que Charles ne soit pas habillé à la mode puisqu’un beau col de redingote exprime la grandeur d’âme. 


Laure Limongi

Laure Limongi. Photo: Florence Brochoire

du 23 avril au 20 mai | 085 à 112

085. Ses nerfs s’éveillent à l’angélus comme une étoffe électrique au moindre toucher, prête à se coller à toute peau. C’est le printemps tiède et sensuel qui, d’un mouvement de balancier, rappelle les plaisirs passés en en faisant espérer de nouveaux, toujours plus inattendus.

Die Sinnlichkeit, Franz von Stuck, circa 1889.

086. Emma respire l’air sucré, Emma soupire, se souvient, caresse d’un geste nonchalant le grain de sa peau, aussi fin que le papier de ses romans préférés. Emma s’égare mais elle ne le sait pas, perdue dans les bocages normands comme dans les scénarios de ses vies rêvées.

Jean-François Millet, 1853.

087. Dong, dong, la cloche sonne, les près verdissent, les fleurs pointent, les animaux s’ébattent, les bourgeois achètent avidement, Charles Bovary se démène pour gâter sa femme, l’apothicaire Homais répand ses certitudes, les paysans et les ouvriers souffrent ; Emma désire. 

Gustave Flaubert adolescent par Caroline Franklin-Grout, 1883.

088. Emma palpite comme palpiteront les rubans de madame Arnoux, Flaubert transpose à la fois dans le livre ses élans de jeunesse – le romantisme – et ses emportements présents – l’ironie – : ses révoltes politiques, son aversion des idées reçues et de l’esprit bourgeois.

 

Photo: atelier Nadar, 1870-1890.

091. Tout devient laid avec le départ de Léon, sa fille encore davantage. Emma repousse ses tendres sollicitations, la petite Berthe tombe et s’ouvre la joue. Le sang jaillit. Les grosses larmes rondes qui roulent sur le visage de l’enfant reflètent l’indifférence de sa mère.

Gravure  1937

094. Puis Emma se distrait par la dépense, entasse et commande, de frivolités en fantaisies, rubans et onguents, velours et parfums, beaucoup, beaucoup d’étoffes, beaucoup de livres aussi, tout est commencé, rien n’est vraiment fini, ni travaux de couture ni ouvrages savants.

Gravure: A Dream of fair Women, John Everett Millais, 1857.

097. Ce sont les romans, les responsables, c’est sûr, les romans dont Emma se nourrit et qui ont colonisé son esprit. Ce sont les romans le poison, ils diluent la morale dans les excitations faciles, inventant des chemins enchantés, des licences débridées qui n’existent pas.

Image 1813.

100. Flaubert instille ainsi déjà le spectre destructeur de la tromperie avec ce jaune partagé par Rodolphe – les gants donc les mains avides de parcourir son amante – et Emma – sa jupe, tous ses mouvements de sa taille à ses chevilles. Les corps s’enlacent déjà, discrètement.

Pierre Noël, illustration pour Madame Bovary,
éditions Gründ, 1941.

103. Les comices agricoles, sorte de @Salondelagri culture du XIXe siècle, sont organisés dans la région, événement majeur, effervescence tant pour les cultivateurs que pour les notables, concours et fête, costumes et banquets, lampions et guirlandes, foule endimanchée.

106. Emma est déjà accrochée au bras de Rodolphe avant même que leur jeu de séduction ne débute vraiment. Déjà offerte. Les discours officiels comme les effluves de campagne – du fleuri au lisier – portent les assauts du séducteur qui oscille de l’assurance à la vulnérabilité.

Sibylle von Jülich-Kleve-Berg (princesse de Clèves?), par Lucas Cranach l’Ancien (1526).

109. Emma Bovary flanche tandis que les prix agricoles s’égrènent, au milieu de la paille et des plumes, des clameurs et des relents, on ne lui avait jamais parlé comme à une héroïne de roman, et certainement pas son taiseux de mari, elle sent le sang battre dans ses veines.

Ouroboros, ms byzantin

112. Tout finit toujours en banquet, gras et bruyant, en ivresse et en feux d’artifice un peu mouillés. Tandis que Rodolphe tourne autour de sa proie, le peuple ripaille et la pyrotechnie défaille alors même qu’on avait choisi en bouquet final un serpent qui se mord la queue.

Estampe, XVIIe siècle.

089. Emma souffre mais le reflet qu’elle renvoie est celui d’une bourgeoise capricieuse, même le curé refuse d’écouter ses plaintes, obnubilé par ses ouailles laborieuses. Si madame a mal, c’est qu’elle aura trop mangé. Il suffira d’un verre d’eau fraîche agrémenté de cassonade.

Publicité 1890.

092. Emma se sent plus seule que jamais, s’isole en héroïne romantique de bluette. Elle soupire et ne voit plus ce qui l’entoure, attife son chagrin d’excentricités vestimentaires, se coiffe savamment et surjoue sa passion et sa douleur, telle une starlette de téléréalité.

Saturno devorando a un hijo (détail), Francisco de Goya, 1819-1823.

095. Emma devient ogresse, monstre d’excès, vivant sans horaires, soutenant des défis stupides dignes de Bouvard ou Pécuchet que Flaubert créera ultérieurement, son indéniable beauté se fige en un rictus d’avidité et de début d’aigreur. Sa mélancolie devient désespoir et s’ancre.

Estampe: Exécution de Marie Stuart, d’après John Francis Rigaud, 1790.

098. Emma lit Paul et Virginie, Chateaubriand, les romans historiques de Walter Scott, la poésie de Lamartine et l’histoire de Marie Stuart qui la fascine, cette reine d’Ecosse et de France, poète aussi, amoureuse, décapitée avant de pouvoir conquérir le trône d’Angleterre.

Utagawa Kuniyoshi, circa 1845

101. Rodolphe, attisé, en rêve quelques minutes plus tard sur le chemin bucolique qui le ramène à son château – tandis qu’Emma le suit des yeux, ne se doutant pas que l’élégante silhouette est celle d’un prédateur. Aux antipodes des indécisions de Léon, Rodolphe entreprend.

Femme assise dans un fauteuil (détail), Picasso.

104. Fanfaronnades et affirmations doctes, préoccupations hygiénistes d’une époque qui encense la saine campagne, récits de réussites édifiantes, ragots de faillites… l’effervescence des comices agricoles bruisse de paroles entrelacées, et madame Bovary a mis un chapeau vert.

Portrait présumé de Marie-Louise O’Murphy, François Boucher, 1752.

107. — Faisons fi de la morale étriquée, chuchote Rodolphe à Emma parmi les annonces des comices, seule compte la morale supérieure

— fumiers

— celle de la passion car Emma, je suis à vous, mon cœur

— et le premier prix du bélier mérinos

— mon cœur ne bat que pour

— 70 francs

Henri Brispot (1846-1928), Les Comices agricoles (musée de Lisieux).

110. Et pendant qu’Emma et Rodolphe roucoulent, une vieille dame reçoit un prix de 25 francs pour 54 ans de service dans la même ferme. Ça fait un peu plus de 2 francs par année d’esclavage. Le jury les reçoit paternellement, elle et ses mains ravagées par le labeur, sa gêne.

Buste fin Ier-début IIe siècle de notre ère.

090. Mais la cassonade ne fonctionne guère, l’eau fraîche encore moins. Emma désire l’emballement des romans, des étoffes qui n’existent que dans les rêves, des bals éternels, elle désire le luxe, la beauté, elle désire surtout le beau Léon qui fuit la tentation, et s’en va.

Estampe: Kitagawa Utamaro, 1788 (Poème de l’oreiller)

093. Emma se complaît dans la nostalgie des souvenirs de Léon comme on agace une légère blessure, se délectant de la douleur lancinante, pas si loin du plaisir. Elle s’égare dans le labyrinthe de ses fantasmes, aiguillée par son prénom : elle aima, elle aime, elle aimera.

Honoré Daumier, 1840.

096. En contrepoint, le tendre Charles Bovary s’inquiète tant pour sa femme qu’il pleure, réfugié dans son bureau de médecin. Ou peut-être est-il suffisamment clairvoyant pour entrevoir l’épilogue de l’histoire. Et ses larmes, miroir de son malheur à venir, diluent les ordonnances.

Sculpture (bois) : Le Pugiliste, Georges Lilanga.

099. Les romans foisonnent d’hommes qui parfois en sortent et prennent place au sein de l’univers incarné des lectrices. Ainsi le châtelain Rodolphe, ganté de jaune, apparaît-il dans le champ de vision d’Emma ; elle est elle-même vêtue de jaune lorsque leurs yeux se rencontrent.

Napoléon près de Borodino
, peinture de Vassili Verechtchaguine, 1897.

102. Rodolphe cerne sa proie, il catalogue les forces en présence et échafaude un plan de bataille. Charles est bête, Emma s’ennuie, c’est une configuration idéale. Rodolphe veut conquérir ce teint pâle comme on réalise une nouvelle acquisition tapageuse, avant de s’en lasser.

Federico Garcia-Lorca

105. Emma Bovary porte un chapeau vert tandis que les bottines de Rodolphe sont tellement cirées qu’elles reflètent le gazon. (Vert, je te veux vert — Elle rêve à son balcon — avec des yeux d’argent froid — toutes les choses la regardent — mais elle ne peut pas les voir.)

108. — Vos yeux me renversent comme

— le premier prix de la race porcine

— j’ai beaucoup vécu, c’est vrai, mais c’est la première fois

— particulièrement lourd cette année

— que je me sens vivre

— de drainage et de purin

— vous me faites vivre, Emma, notre rencontre est un destin.

111. Quand la foule se disperse, c’est un carnaval qui s’achève, les maîtres se remettent à houspiller leurs domestiques qui à leur tour frappent les animaux primés. L’ironie de Flaubert n’épargne rien, ni la vanité des jeux de pouvoir ni les stéréotypes de l’ordre établi. 


Fabrice Chillet

Photo: Florence Brochoire

du 21 mai au 17 juin | 113 à 140

113. Après les Comices, Rodolphe délaisse Emma pour un fusil à percussion Lepage. Une arme à double canons juxtaposés, avec crosse à tête de cerf couronnée. Pendant six semaines, il rafle bécasses, perdrix, alouettes et cailles, à la volée, sans se soucier des chasses gardées. 

114. Mais un soir, de chasse las, monsieur Boulanger de la Huchette remise son Lepage et revient à Emma, sa palombe de Yonville. L’oiseau est au nid. Rodolphe surprend alors la pâleur de la dame, bien plus aguichante que le rouge rubis ou brun du sang des gibiers refroidis. 

115. Rodolphe abuse de l’appeau qu’il conserve en poche dans toutes les occasions. Un modèle à bouche, en bois de hêtre du Jura. Il souffle et siffle autant qu’il peut en roucoulant. Si bien que la palombe cède comme un vulgaire choucas. Touchée à l’orgueil. La pire des plaies.

Appareil génital du blaireau

116. Aucun ouvrage de vénerie n’indique que l’appeau à palombe attire aussi le blaireau. Pourtant, voilà que Charles paraît. Rodolphe siffle « Bonjour, docteur ». Classé dans la catégorie des bêtes puantes, le taisson capitule vite, grisé par la douce mélodie de la flatterie.

117. On cause un peu, des humeurs et du teint de la dame. Le médecin, l’époux légitime, s’inquiète. Le Boulanger, le prétendant empressé, pose le diagnostic et dresse l’ordonnance. De l’exercice ! Au grand air, vite ! A cheval, aussitôt ! Emma hésite. Comment faire sans amazone ?

118. Pour l’escapade, Charles fournit la tenue et Rodolphe le cheval. Emma porte juste une culotte sous la jupe d’amazone qui tombe à plat sur les hanches. Un corsage ajusté, à petit collet simple de bon goût. Femme moderne à l’allure sportive, prête à monter sans enfourcher.

119. Rodolphe, pour impressionner Emma, a choisi d’engainer ses mollets fermes dans de longues bottes molles. Il porte aussi un grand habit de velours et une culotte de tricot blanc. La selle en peau de sanglier est pour monsieur. La selle en peau de daim jaune pour madame. 

120. À son passage, le bel équipage attire tous les regards. Justin et Homais sont aux premières loges. La petite Berthe, à la fenêtre. La gamine envoie un baiser tandis que la mère salue d’un coup de cravache. Au galop ! Loin de ce village minuscule, de cette vallée enterrée.

121. Pied à terre. En forêt, parmi les fougères, Rodolphe ne pense plus qu’au bas blanc d’Emma. La proie facile. Mais Boulanger de la Huchette tient son rang de particule. Pas le genre à piéger comme un ordinaire colleteur. Il roucoule dans l’appeau. Mon amie, ma sœur, mon ange.

122. La palombe s’affole, prête à s’envoler. Rodolphe la rattrape, une main posée sur la taille, l’autre lui agrippant le cul. Gare tout de même à ne pas l’éreinter. La cajoler plutôt, dans le sens des plumes. Le jabot gonflé. Emma, Emma ! Rodolphe, Rodolphe ! La messe est dite.

123. Le silence tombe. Tandis qu’Emma boit du petit lait, Rodolphe fume. Après les débats, il a mérité son cigare, même si ce n’est qu’une contrefaçon de Havane. Car il n’est rien d’égal au tabac, la passion des honnêtes gens. Rodolphe ne pense pas mieux que le valet de Dom Juan.

124. Charles ausculte sa femme à son retour. Le pouls est un peu rapide mais la mine est bonne. Le traitement est efficace. Il faut donc poursuivre. Pour les promenades, une pouliche d’occasion fera l’affaire. Emma s’en moque. Peu importe la monture, seul compte le cavalier.

125. Emma Bovary a son amant. Elle rêve en bleu et en rouge. La passion amoureuse anime les personnages garance de la toile de Jouy qui couvre les murs. Les badinages, les abandons. Et ces chevauchées fantastiques, quand les veneurs et les chiens forcent la biche au bat-l’eau.

126. C’est l’heureux temps de la baisade et des serments. Adieu la palombe mélancolique. L’hirondelle à queue d’aronde fuit son blaireau dès que possible. Intrépide, on la retrouve à travers champs. Toujours voletant, vive et empressée. Impatiente de surprendre son amant au lit.

45 tours étrusque

127. Emma envolée, Rodolphe lit un ouvrage acheté à Paris, chez un libraire de la rue Hautefeuille. Le nouveau manuel du chasseur. Dans son avant-propos, l’auteur, Monsieur de Mersan, évoque Buffon qui prétend que l’exercice de la chasse doit succéder aux travaux de la guerre.

128. Une crainte affleure chez les amants. Et si le blaireau avait flairé l’aventure ? Il faudrait peut-être ressortir le fusil à percussion Lepage. Comme dit le manuel, la chasse est « le seul délassement sans mollesse, qui donne un plaisir vif sans langueur et sans satiété. »

129. Emma perd la tête. Elle imagine une traque à pas lents, sournoise. La voilà comme une caille qu’on force à se jeter dans le filet, le tramail, tendu entre les sillons d’un champ. Les chiens de Yonville, les furets sur ses talons. Elle scrute, elle blêmit, elle tremble.

130. Au détour d’un chemin, Emma est tenue en joue par le capitaine Binet, Diogène pétochard, grelottant au fond de son tonneau. Le percepteur, un peu sot, a confondu la palombe avec un canard sauvage. Il faut dire aussi qu’avec ce crachin normand ! Il y a de quoi se méprendre.

131. Binet était pourtant dans les meilleures dispositions pour un tir au cul levé. Il n’est jamais agréable de rentrer la carnassière vide. Mais il sait que pour les gros oiseaux d’eau, il ne faut pas hésiter à doubler le coup avant qu’ils ne se cachent sous les joncs du marais.

132. Emma n’est pas sortie d’affaire, certaine d’avoir été confondue. Et justement, revoilà Binet chez Homais, à l’affût de la femme adultère. Le pharmacien prépare des potions pour dérouiller les garnitures de Binet, gâtées par l’humidité. Affligeante confrontation. Il sait!

133. Emma ne renoncera pas à son Rodolphe, son playboy en toile de Jouy. Il faut mieux se cacher du monde. Mais où trouver une retraite sûre, une tanière à Yonville ? Alors, les amants sauvages baisent en pleine nature et jouissent plus fort à chaque claquement sec de roseau.

134. Parfois, pour échapper à la pluie, le couple se réfugie dans le cabinet de consultation de Charles. Rodolphe exulte, échauffé par le vent du blaireau. Cette odeur fétide exhalée par l’animal nuisible aux jambes courtes, au poil rude, à la queue courte. Où sont les pistolets ?

135. Et puis, non. Bas les armes ! Le rampant ne vaut même pas la poudre à brûler pour l’achever et traverser sa cuirasse de graisse. Rodolphe ne veut pas la mort du cocu. La chasse aux nuisibles revient aux roturiers au service du prince. Rodolphe ne se salira pas les mains.

136. L’amant réalise tout à coup que la traînée sentimentale aboutit au piège. Un beau et tendre traquenard. Malgré lui, Boulanger de la Huchette a suivi la passée, jonchée de mèches de cheveux et de miniatures. Il se sent pris à la glu, le fil à la patte, avant l’anneau au doigt.

137. Le plaisir de la chasse laisse vite place à la lassitude et à l’ennui quand le gibier d’autrefois n’est plus qu’un animal de compagnie. L’oiseau déluré et hardi ne songe même plus à s’envoler aujourd’hui. Adieu la ravissante lascive, remplacée par un sage serin des Canaries.

138. Dommage ! Emma est pourtant si belle. Elle mériterait d’être embaumée. Sans doute Homais connaît-il la recette originale du savon arsenical composée par le célèbre savant naturaliste Bécœur. Le préservatif idéal, capable de rendre les histoires naturelles incorruptibles.

139. Quelle déception pour Emma aussi. À force d’être moins tendre, moins fougueux, Rodolphe revêt les habits du mari. Une vilaine odeur de blaireau tout à coup. Alors, après les espoirs viennent les regrets des joies simples d’autrefois, entre la ruche à miel et les écuries.

140. Emma se ravise, se repent. Entre deux blaireaux, le choix est vite fait. Elle préfère le docteur au chasseur, le mari à l’amant. Celui qui sauve des vies, à celui qui tue. Encore faudrait-il que Charles se distingue un peu, accomplisse un exploit pour que le cœur palpite.

Agnès Maupré

Photo: Florence Brochoire

du 18 juin au 15 juillet | 141 à 168

141. Il suffirait d’un cheveu pour que Yonville devienne le centre du monde. La cité de l’audace… Une foule de voyageurs s’entasserait au Lion d’or, les journaux ne tariraient pas d’éloges, il faudrait même élargir la grand-rue. Il suffirait d’un cheveu, ou du pied d’Hippolyte.

142. Le pied d’Hippolyte comprend vingt-six os, cent-sept ligaments, vingt muscles et cinq gros ongles assez mal tenus. La machine de Charles compte six plaques de chêne massif, quatre courroies de cuir, huit coins de tôle, quarante-huit vis, donc huit livres, en tout, de fatras.

143. On se fait tout un monde, on imagine ce qui pourrait mal se passer, on tremble, on a les paumes moites et les genoux qui claquent. Parfois, on s’en fait vraiment pour rien et un coup de scalpel bien placé dénoue tous les problèmes. 

144. On voit la vie qui se déroule sous nos yeux ébahis comme un ruban de délices, on sautille, on fantasme, on fait des projets fous, on construit des châteaux en Espagne. Parfois, on rêve les yeux ouverts et un coup de scalpel mal placé se charge de nous le rappeler.

145. Hippolyte n’est pas connu à Yonville pour son hygiène podale mais là, tout de même, son pied emboucane vilain. Les voyageurs qui dînent au Lion d’or en sont incommodés. Alors on l’isole. On le met à la diète. C’est drôlement éprouvant de soutenir les progrès de la science.

Vue de Neufchâtel-en-Bray

146. Hippolyte gagne en standing. Il doit sa gangrène au petit docteur d’Yonville mais c’est le médecin de Neufchâtel qui vient l’amputer. C’est chic et ce serait plus chic encore de rencontrer des savants de Rouen, de Paris… Mais il ne resterait alors plus grand-chose de lui…

147. Donnez-leur un pied, ils vous coupent la jambe. Donnez-leur votre main et vous serez prisonnière toute votre vie. Donnez-leur votre cœur et il sera brisé. Il vaut mieux numéroter ses abattis et les garder pour soi. Ou les semer aux quatre vents, histoire de vivre un peu.

148. Rien de plus glissant que les sentiments. On leurre, on se leurre et les sables mouvants de l’incertitude vous engloutissent. Mais on peut se raccrocher aux dentelles, aux perles et aux rubans. Avec les objets, au moins, on sait ce qu’on a dans les mains.

149. Les marchands connaissent les prix. Celui de l’arrogance, de la bêtise, du dédain, de la fébrilité, de l’avidité, de la trahison, de la séduction, de la luxure, de la peur de mourir, du mépris, de la complaisance, de la rage, de la médiocrité, du désespoir et de l’ennui.

150. Dans un clair de lune nacré, les larmes d’une jolie femme brillent d’un éclat opalescent, irisé comme l’aile d’une libellule, qui change un instant le plus cynique en romantique. C’est là qu’on se fait avoir comme un bleu et qu’on se retrouve à promettre des trucs absurdes.

151. La nuit, Charles rêve du lent passage du temps sur un amour paisible. Il voit sa femme et sa fille dans des tenues coordonnées. Emma, elle, rêve de paysages qui défilent au rythme d’un attelage de chevaux fougueux. Si Rodolphe rêve, il ne s’en souvient pas.

152. Pour prendre un nouveau départ, on n’a besoin que d’un cœur vaillant et d’un esprit déterminé. Et d’un manteau de voyage. Il faut aussi de quoi se couvrir les jambes dans la calèche. Des chaussures confortables. Une malle. Des passeports. Bon… Mieux vaut faire une liste.

153. On ne saura jamais ce qui bruisse sous les feuilles, les nuits d’été. Une infinité de bestioles s’y frôlent. Elles déplient leurs pattes, déploient leurs ailes, s’agitent, meurent, dévorent ou se font dévorer. Mais on ne le saura jamais. On sait si peu de choses.

154. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Seule la vérité fâche mais qui ne dit mot consent. Il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de l’ouvrir: les paroles s’envolent alors que les écrits restent… Bref, Rodolphe se barre sans dire au revoir. 

155. Jeanne. Héloïse. Clarisse. Marie. Eulalie. Ursule. Pauline. Renée. Elvire. Suzanne. Lénore. Catherine. Violette. Rosalie. Domitille. Victoire. Dorine. Clémence. Désirée. Pulchérie. Ernestine. Iris. Y a pas, avec les femmes, le truc pénible, c’est de se souvenir des noms. 

156. Fatalité, poil au pied! Je crie ton nom, poil au talon! L’amour est fragile, poil aux cils, et tout a une fin, poil au rein… Qu’y peut-on? Poil au menton? On n’y peut rien! Poil aux seins! Emma, ne m’en veux pas, poils aux doigts! Je ne suis qu’un homme, poil au sacrum!

157. Pour officialiser la fin d’un amour, il faudrait jeter des fruits pourris directement au visage de la maîtresse délaissée. Mais il y a les usages, le savoir-vivre… Alors Rodolphe fait ses adieux à Emma avec une superbe corbeille d’abricots bien mûrs.

158. On ne sait pas à quoi la mort ressemble. On peut seulement espérer qu’elle ne ressemble pas trop à la vie. Si sauter par la fenêtre vous sauve de la frustration et de la mesquinerie, alors, ça vaut le coup. Mais on ne se suicide pas à l’heure du dîner. 

159. Le rôti embaume mais son odeur n’arrive pas à couvrir celle des abricots. Charles s’en fait une ventrée. Comme toujours, Emma revoit ses ambitions à la baisse et troque la mort contre la catatonie. On dira ce qu’on voudra, mais ça repose.

160. Qu’ils crèvent tous. Les poitrinaires, les paralytiques, les bileux, les apoplectiques ! Si l’on ne peut sauver celle qu’on aime, à quoi bon soigner qui que ce soit ? 

161. L’argent coule à pic dans les vases communicants. Ce qui n’est plus dans les poches de l’un passe dans la bourse de l’autre. Et les pièces cliquettent lorsque la roue tourne.

162. Dégoûtée des hommes et des fruits, Emma détoxe à coups d’hosties. La sérénité absolue, celle que seule une spiritualité élevée peut conférer, que l’on atteint à force d’ascèse et de méditation… Eh ben ça ressemble beaucoup à l’ennui, finalement…

163. Lorsqu’on veut se garder le cœur et l’âme pure, la musique est moins sale que la littérature. Si la Bible elle-même regorge de cochonneries, Elle en contiendra toujours bien moins que la vie.

164. La beauté a de multiples facettes. Belle comme un cœur, on peut tenter de battre. Belle comme une fleur, on est à sa place dans les prairies d’Yonville. Mais lorsqu’on est un diamant, on ne peut étinceler qu’au creux d’un écrin de velours. 

165. Quand on a vécu un peu, on ne tombe pas dans le panneau des cartons peints de l’art. La bouche d’or des ténors pane de paillettes les aléas de la passion mais en vrai, les chagrins d’amour ont avant tout un goût de morve. 

166. Les fantômes sortent du néant quand on les attend le moins. La poussière en suspension dans l’air palpite et voilà qu’ils sont devant vous. Quand les fantômes sont clercs de notaires, ça surprend d’autant plus. 

167. Il est difficile de se concentrer sur ses souvenirs quand une soprano trille son désespoir. Il est difficile de se concentrer sur ses souvenirs à côté d’un mari encombrant. Peut-être qu’il est tout simplement difficile de se concentrer ?

168. Le plus simple est de se faire de nouveaux souvenirs. Après tout, le présent est ce qui chasse le mieux le passé. Et le futur recouvrira tout aussi bien le présent quand il sera passé. Enfin, je me comprends. 

Frédéric Ciriez & Bernadette Pivote

Photo: Florence Brochoire.

du 16 juillet au 12 août | 169 à 196

169. Emma… Trois ans sans te voir et tu réapparais avec ton petit toubib dans une loge du théâtre. Emma à l’opéra… J’ai changé tu sais. Paris, les teufs étudiantes, les filles… Je n’ai plus peur. Pas fermé l’œil de la nuit. J’ai un plan pour te revoir. Je vais… t’éblouir.

Les images extraites des Sims sont de Bernadette Pivote.

170.
– Léon, j’aurais dû t’indiquer notre hôtel !
– J’avais deviné. En fait… je les ai tous faits pour te trouver. Sauf les Formule 1.
– Ah ah ! Et te voilà.
– Charles est rentré à Yonville. Dommage…
– Oui. J’aurais dû le suivre. Des trucs à faire. Et je consomme trop à Rouen.

171.
– Un jour j’ai trouvé une gravure italienne chez un bouquiniste… une Muse. Elle te… ressemble.
– (…)
– J’écrivais des mails, les effaçais…
– (…)
– Je traquais ton image derrière les vitres des Uber, je…
– Léon, ma vie est vide. Je serais mieux bénévole dans une asso.

172.
– Emma… Moi aussi j’ai cafardé. Dépression, envie de rien… Une pierre tombale, au calme. J’ai même écrit mon testament en demandant… qu’on m’inhume dans le plaid que tu m’as offert.
– Mais pourquoi ?
– Je t’ai… beaucoup aimée.
–  (…)
–  Emma…
– Je l’ai toujours su Léon.

173.
– Écoute les cloches : 20 heures.
– Personne dehors… Rouen, c’est dead.
– Je vais allumer l’halogène.
– (…)
– Léon, on ne m’a jamais parlé comme toi.
– On est… main dans la main. Et si on se donnait une nouvelle chance ?
– Non, j’ai l’âge d’une cougar. Tu mérites plus jeune.

174.
– Euh, Léon, il est super tard.
– Je file, je file.
– Je rentre demain à Yonville.
– Je… Je veux te revoir Emma. Une dernière fois.
– Pas ici.
– Où alors ? J’ai un truc à te dire… Un truc sérieux.
– (…)
– T’as deviné ?
– Euh… demain onze heures. Dans la cathédrale.
– Ça marche.

175.
– Mais qu’est–ce que tu fais ?… Léon… Tu es dingue… hihihi…
– Emma… Oh, Emma…
– Mais arrête arrête un peu, t’es fou… hihihi…
– Hmmm…
– Arrête, s’il te plaît, hihihi…
– Nous deux, Léon et Emma…
– Stop ! Demain onze heures. Dans la cathé.
– À… demain.

176. Un mail, ça va le calmer : « Léon, je sais que c’est dur, mais il ne faut plus qu’on se voie. On va tout gâcher sinon. Demain, je ne viendrai pas à la cathédrale. » Zut, je n’ai pas son adresse… je vais écrire une lettre et lui remettre… en main propre. Argh, la lose !

177.
– Bonjour, monsieur fait du tourisme ? Ça lui dirait de découvrir les curiosités de Notre-Dame ?
(Putain on ne peut même plus draguer tranquillos dans une cathédrale !)
– Euh, non merci. J’ai besoin… de me recueillir.
(Bouge abruti, elle ne s’appelle pas dieu, mais Emma.)

178. Allô non mais allô ! Emma m’écrit qu’il ne faut plus se croiser et là je la vois à genoux super canon en train de faire semblant de prier… On dirait qu’elle a peur de matcher avec moi. Elle va encore flipper longtemps miss Yonville ? Ça va s’arrêter ce cinéma ? Action.

179.
– Madame fait peut–être du tourisme ? Ça lui dirait de découvrir les curiosités de Notre–Dame ?
– Mais oui, pourquoi pas ! Cette cathédrale est tellement… charmante.
(Ouf, le guide va me sauver la life ! Cher guide, si vous saviez… il ne s’appelle pas Satan mais Léon.)

180.
– Attendez, il faut encore évoquer la flèche de la cathédrale ! Une fonte remarquable ! Presque aussi haute que la grande pyramide d’Égypte ! A échappé au bombardement allemand ! Un miracle ! J’ai aussi des livrets sur Notre–Dame !
– Espèce de neuneu… Emma, on se tire !

181.
– Emma, j’ai appelé un taxi.
– Non, faut plus qu’on se voit.
– Tu vas pas rentrer à pied. Et je veux passer un peu de temps avec toi.
– Je t’ai écrit on se voit plus, tu piges pas !
– Mais vis ta vie ! Comme à Paris, pas comme à Yonville !
– Bon…
– Le voilà.

182.
– Léon, c’est une blague ? C’est quoi ce taxi ?
– Ben, une Limo…
– T’es dingue…
– Ouais.
– Tout le monde nous regarde ! Je suis gênée.
– Faut pas.
– Exact mais… j’hésite à monter.
– Attends, le chauffeur m’appelle. Où nous allons ? Ben… où vous voudrez !

183. La Limo sillonne Rouen, ses vitres teintées dissimulant Emma et Léon. On la voit rive droite, dans le centre historique, puis sur les quais. « Roulez ! » À Oissel, à Sotteville, de nouveau à Rouen – le Jardin des plantes, encore, les boulevards, les Trois–Pipes. « Roulez ! »

184. Qu’est-ce qui peuvent ti bien se raconter derrière ? Trois heures que j’roule et nous voilà sur les docks ! Tout le monde nous mate et doit s’imaginer des trucs : voyage de noces, tournage, mafia chinoise normande… Et bing la voix du barbot qui me dit encore : « Roulez ! »

185. J’ai vu la vitre se baisser, sa main à elle dans le rétro et des bouts de papiers blancs voler vers un champ de trèfles. À six heures, retour à Rouen dans les bouchons. J’ai stationné rue Beauvoisine. La femme est sortie et a filé tête baissée. Une escort ou un adultère.

186. Back to Yonville. On demande Emma chez Homais, le pharmacien star, qui engueule son stagiaire en famille. « On fait des confitures et toi tu prends une bassine dans mon labo privé ! » Emma le coupe. « Plus tard madame !… Justin, il y a de l’arsenic là–haut ! » De l’arsenic…

187.
– Justin, tu es indigne de ma science ! Tu seras inséminateur de vaches ! Et tu oses faire tomber de ta poche ce livre pédagogique… L’amour conjugal ! J’en finis avec cet individu et je suis à vous madame… C’est que… Charles m’a chargé… Votre beau–père est mort.

188.
– Emma…
– Charles, je sais…
– Ma mère m’a appelé. Mon père est mort à Doudeville. Tombé dans la rue devant un bistrot, après un repas avec des amis, d’anciens militaires. Il aimait son pays… Ma mère est anéantie : il n’a pas signé sa convention obsèques !

189.
– J’aurais aimé le revoir.
– Quel âge avait ton père ?
– 58…
– C’est jeune.
– Mange, Emma.
– Pas faim.
– Mange, c’est dur mais il faut manger.
– Si tu insistes.
– Que va devenir ma mère ?
– (…)
– Tu t’es éclatée hier à Rouen ?
– Yes.

191.
– Ton père était comme il était.
– Mort dans la rue. Devant un café. 
– Sans prévoyance obsèques…
– Pauvre papa…
– Il aura au moins mangé une dernière fois avec ses copains militaires.
– Charles et belle–maman, je vous laisse. De petites choses à régler.

192. (Léon, deux jours déjà… Ce trip en Limo… libres… fusionnels… Se souvenir de chaque miette de nous deux… Où es-tu, que fais-tu, penses-tu à moi ? Charles, belle–maman, vous voir et vous entendre parler des obsèques m’insupporte. Vous me… polluez mon amour.)

193.
– Boujou, Stéphane Lheureux, votre conseiller fiscal, ça va-t-y ?
– Nous préparons les obsèques de mon père, on pourrait se parler plus tard.
– Je suis au courant, c’est rien triste. Je peux p’têt’ aider… financièrement.
– Restez discret.
– J’peux-t-y parler à votre dame ?

194.
– C’est dommage de mourir Mme Bovary… Moi-même la santé… ça va ça vient… se faire du bien y a pas de mal… Vous-mêmes, ça va-t-y mieux ?… Votre mari a remboursé… Le compteur à zéro.
– Comment ?
– Quelque chose à vous proposer… Un crédit revolving… Idéal pour les petits achats.

195.
– Charles, il faut défendre nos intérêts en toutes circonstances. Tu bosses trop, tu n’as pas le temps. Le crédit à la conso, ça peut être une bonne affaire.
– Tu comprends si bien l’argent !
– Oh, tu sais… Tiens, j’ai un papier à te montrer. Un modèle de… procuration.

196.
– Tu as eu où cette procuration ?
– Guillaumin, le notaire. Mais je me méfie. Pas trop confiance dans les notaires. On a besoin de conseils.
– Il y a Léon !
– Oui Léon ! Je peux… prendre rendez–vous.
– Laisse, j’irai.
– Non, tu n’as pas le temps.
– Merci Emma.

Fred Duval

Photo: Florence Brochoire

du 13 août au 9 septembre | 197 à 224

197. Crac boum hue ! Trois jours durant, Emma et Léon (car c’est bien lui) s’interdisent de quitter leur chambre de l’hôtel de Boulogne avant la nuit. Leur aventure tourne au feuilleton qui aurait pu illustrer le livre échappé plus tôt de la poche d’un apothicaire bien connu.

198. À la nuit et à la rame, ils voguent vers une île noire perdue au milieu du fleuve. Les tambours battant sur les coques en chantier résonnent comme une invitation à pénétrer le territoire du roi Kong ! Avec prudence, chaque soir, ils l’explorent sans carte.

199. L’île regorge de tavernes et de cabarets ;  nos tourtereaux y picorent une friture avant leur ultime promenade robinsonne au clair de lune. Demain il faudra se quitter et ne s’envoyer de messages qu’a travers des bouteilles jetées vers la mère Rolet.

200. Léon (car c’est encore lui) s’est métamorphosé, une araignée l’a-t-elle piqué ? Emma, sa planète mourante, nous l’a-t-elle confié ? Il délaisse travail et amis, envisage masque et costume adaptés à sa double vie. Puis, un samedi, notre super héros passe à l’action ! 

201. Electrisé comme un atome anachronique, Léon s’envole et atterrit à Yonville, la ville des ions et de ses origines. Dans le village, il se glisse furtivement autour de la demeure Bowary. Mais Emma reste invisible. En héros solitaire, il dîne donc seul.

202. Léon se présente dans l’antre Bowary. Emma fait mine de tarder tandis que Charles, en faire-valoir bienheureux, se félicite de l’agréable visite mais semble occuper la maison, la rue, toute la ville. Toute ? Non, une ruelle résiste encore et toujours au regard du docteur.

203. Emma, spectrale, paraît dans un éclair de tonnerre de Brest. L’orage gronde, les larmes coulent dans la ruelle à la cadence des baisers d’adieu. Elle promet une clandestinité hebdomadaire, elle dépensera sans compter, quitte à vendre son âme au diabolique monsieur Lheureux.

204. Des leçons de piano! Indispensables, vitales, cruciales, hebdomadaires, rouennaises. « On trouve au bout d’un mois qu’elle a fait des progrès considérables ». Voilà bien un des « on » les plus cruels de l’histoire de la littérature. 

205. Chaque jeudi, l’hirondelle s’envole à l’aube et regagne le nid au crépuscule. Hivert, homme rude, élance l’attelage plus vite que son ombre. Emma souffle dans ses doigts gelés, les arrêts sont fréquents, les passagers s’entassent. Personne n’ose attaquer la diligence. 

206. La ville, enfin. Madame plonge dans l’antre du dragon cracheur de feu, gardien du trésor et de ses cent-vingt-milles adeptes qui vénèrent la bête et les nouveaux donjons, ces cheminées qui crachent les fumées noires industrielles.

207. Emma s’accorde quelque détour, évite les rues fréquentées, sème des témoins imaginaires, évite des commérages incertains. Elle trouve Léon, son plus fidèle compagnon, qui joue le jeu de l’indifférence jusqu’à l’hôtel. Il entre, elle suit, il ouvre, elle entre, quand soudain…

208. L’extase ! 

209. Emma est un ange. Elle pose sur le lit, en pin-up. Si Léon était pilote, la silhouette de la belle ornerait la carlingue de son avion. Emma devient la femme objet des romans du samedi, ou du jeudi ; un cliché catalan qui aurait perdu la guerre d’Espagne. Que d’anticipation !

210. Au retour, crépusculaire, un troll trouble la piste, un enfant étrange qui effraie les passagers de l’hirondelle par sa laideur. Hivert, toujours aussi rude, envisage pour le monstre une carrière dans les foires. Emma perçoit le troll pour ce qu’il est : un mauvais présage.

211. Ce jeudi, Léon est mis à l’épreuve. Emma a aimé un capitaine des mers du sud, un ami de Raspoutine. La jalousie de notre héros est brève, il rêve de gloires maritimes, de trésors pirates et de flibustes. Emma pense à Paris, puis au désert qu’elle servira ce soir à son mari.

212. Charles n’y entend plus rien. Mme Lempereur, professeur de piano d’Emma, croisée ce jour, ne la connait pas. Emma a pourtant des reçus de paiements, enfin elle les retrouvera, ils sont en principe dans ce tiroir. Le suspense se met en place, les bas de pages s’affolent…

213. J’ai un reçu dans ma botte ! Félicie Lempereur, professeur de musique. Emma triomphe, mais elle s’enfonce dans l’ère du mensonge, une simple nécessité qui devient une discipline, un rituel qui se transforme en dépendance, en chose toxique. Nous y reviendrons. 

214. Il neige. Charles confie un châle au curé du village. Emma, elle est à l’auberge de la Croix Rouge. Sur place, on voit vaguement qui est la femme du médecin d’Yonville, très vaguement. Le soir dans l’hirondelle, le prêtre fait semblant, mais l’étau se resserre.

215. Vus ! Patatras ! Gaulés, bras dessus, bras dessous, à la sortie de l’hôtel de Boulogne. Et pas par le premier venu, mais par le diable en personne, sa grande cuillère et tout le Saint-Frusquin : monsieur Lheureux, marchand d’étoffes, usurier, maître chanteur.

216. Lheureux pourrait se faire corbeau. Rédiger une lettre anonyme. Appeler le docteur. Il n’en fait rien. Il n’envisage qu’une visite de courtoisie à madame Bowary. Il siffle un thé, avale quelque sablé puis affiche son plus précieux sourire. Le renard a besoin d’argent.

217. Le passage est financier, tordu, compliqué. Lheureux vend des étoffes et son silence. Pour chaque impayé, il a une solution qui vire fatalement à l’arnaque. Lheureux est infâme, fourbe et malhonnête. Il a un banquier pour complice et louche sur Emma et sa procuration.

218. La pieuvre Lheureux déploie des trésors de tentacules, plus madame pense couper dans son budget, plus les têtes de l’hydre repoussent. Les échéances sont remisent à demain, les dettes, en jeu d’écriture, s’installent, les intérêts divergent, les billets durs sont de mise.

219. Charles trébuche un jour sur les sommes engagées. Toutes ? Non… L’infâme Lheureux est appelé au secours, «on » ignore que la vente d’un immeuble a déjà renfloué les caisses. L’échéancier de l’usurier est cruel. Charles écrit à maman. L’autre madame Bowary débarque.

220. Bowary mère examine les dépenses. By Jove ! , aurait-elle dit, si ses origines étaient anglaises ! Damned, aurait-elle ajouté en examinant la soie de marque, jaune, à deux francs, qui double les robes d’Emma. Maman, résignée, parle à son fils : voilà ce que je propose…

221. La cheminée crépite au son de la procuration d’Emma en flammes. La dispute aussi se consume. Emma rit nerveusement jusqu’au départ de la vieille. Cette dernière voyage encore vers ses terres du pays de Caux que son fils, devant notaire, offre à Emma une seconde chance.

222. Quelle fête ! La semaine des quatre jeudis ! Emma s’affiche en ville, Léon a son bras, elle ne craint plus rien ni personne, fume cigarette sur cigarette, mais l’ombre fatale de Rodolphe hante la folie de ses nuits de débauche.

223. Emma n’est pas rentrée ce soir. Charles fait une descente à Rouen, visite les alibis d’Emma, tout se dérobe, il la retrouve par hasard, elle ment encore. Mais sa déposition rassure le cocu qui boucle l’enquête, clos le dossier, ferme les yeux.

224. Dragon Lady fréquente désormais son amant quand ça lui chante, le clerc est devenu sa chose, elle exige de lui des talents littéraires, aurait aimé qu’il sache dessiner, elle l’ensorcèle et l’entraîne dans une spirale d’onomatopées. zip, shebam, pow, blob, wiiiiiiiiiiiiiiz !

%d blogueurs aiment cette page :