Bowary


Julia Kerninon

photo: Florence Brochoire.

du 29 janvier au 25 février | 001 à 028

001. Qui parle ? Entrée en scène de celui qui est peut-être le personnage secondaire le plus fascinant de toute la littérature occidentale. Charbovari Charbovari Charbovari Charbovari. Il n’est presque rien. Mais sans lui, pourtant, il ne pourrait pas y avoir de Madame Bovary.

002. Pourtant on oublie qu’il y a en fait non pas une mais trois Madame Bovary. Il faut commencer par le commencement, pour comprendre cette histoire. D’abord, il y a la mère de Charles, la grande amoureuse déçue, la jeune fille innocente mariée à un chirurgien sans scrupules.

003. Le père de Charles est un jouisseur égoïste, un mauvais gestionnaire, mangeant ce qu’il devrait vendre, frottant ses bottes avec du bacon. Il n’est que dépense somptuaire, gâchis, impatience, égoïsme. Son épouse prend sur elle et reporte sa frustration sur son fils.

004. On voit mieux maintenant le petit Charles, aussi poli que déplacé, aussi indifférent qu’humilié, avec son impossible chapeau. Enfant de la campagne, désespérément, nourri aux mûres des chemins, apprenant ses conjugaisons sous un arbre avec le curé, entre deux averses.

005. Plus il grandit et plus il semble perdu. Misérable dans sa chambre d’étudiant en médecine, à pleurer sa liberté, égaré dans la ville, incapable de s’intégrer, regrettant les confitures que sa mère lui donnait à la becquée. On dirait qu’il restera toujours à la porte de tout.

006. Et puis il apprend à sécher les cours. Il apprend à être paresseux. Il décroche complètement. Toute la nuit, il va au cabaret jouer aux dominos – ça semble innocent vu d’ici, mais manifestement pour l’époque c’est plutôt chaud. Il est super content. Il chante et tout.

007. Il fait du punch pour les copains. Un litre de rhum. Un litre de jus d’orange. Un litre de jus de pamplemousse rose. Un litre de jus d’ananas. Cinquante centilitres de sirop de canne. Une cuillère à café de cannelle en poudre. Il remue bien. Il baise. Il échoue à son examen.

008. Et puis, miracle des miracles, il se remet au travail et il est reçu. Et c’est là qu’apparaît la deuxième Madame Bovary, qui est la première épouse de Charles, Héloïse, la veuve. Elle a tous les défauts du monde. Mais elle est très drôle, dans son genre. Elle l’a bien eu.

009. Elle a fait croire à tout le monde qu’elle était très riche, donc Madame Bovary mère s’est battue bec et ongles pour la gagner à la cause de son fils. Charles se retrouve coincé comme un rat entre les deux vieilles dames qui le harcèlent pour qu’il porte de la flanelle.


010. Charles n’aime pas trop dormir avec sa femme, parce qu’elle a les pieds froids et les mains osseuses. Justement, une nuit, on le tire du lit pour aller à la ferme soigner la jambe cassée d’un propriétaire. Il fait la route à cheval, dans les premières heures du jour.

011. Il est seul dans les bruissements de sa campagne, libre par exception, ensommeillé sur sa monture. Il pense à tout ce qu’il a été, il réfléchit à ce qu’est devenue sa vie. Il ne sait pas ce qui l’attend, loin devant, dans l’obscurité qui disparaît petit à petit. Il arrive.

012. Emma paraît. Elle semble presque innocente au départ, gauche dans sa robe de mérinos, se piquant les mains à sa couture, silencieuse sous les reproches qu’on lui fait. Mais devant Charles fasciné, elle suce ses propres doigts pour soulager la douleur, et tout bascule.

013. Avant de repartir, Charles demande à Emma son aide pour retrouver sa cravache, et ainsi ils cherchent ensemble derrière les meubles son nerf de bœuf qu’elle finit par lui tendre en lui jetant un regard par-dessus l’épaule. Symboliquement, on peut difficilement faire mieux.

014. Si : L’érotisme bouleversant des gouttes de pluie qui frappent la moire tendue de l’ombrelle d’Emma debout sur le seuil de sa maison – c’est si intimidant. L’ombrelle est une serre tropicale. Je me demande comment Charles tient bon. Je remarque que Flaubert n’en parle pas.

015. Elle tend la langue comme un oiseau pour boire la liqueur au fond du verre. Là aussi, c’est la tentatrice, la femme absolue, Eve incontrôlable, dangereuse parce que inconsciente de ce qu’elle éveille autour d’elle. C’est la description d’un animal plus que celle d’une femme.

016. Elle a un mauvais père. Sous sa bonne humeur, ses sourires, voilà un homme qui donne sa fille sans un regard en arrière pour économiser une dot, garder pour lui de quoi remplacer l’arbre du pressoir. Disons-le plus simplement encore : voilà un homme qui donne sa fille.

017. Et puis cette demande en mariage qui n’en est pas une, Charles mutique, le père qui répond par l’affirmative à une question jamais posée vraiment, et cette image troublante d’un homme guettant dans la campagne humide le mouvement lointain d’un volet valant pour réponse.

018. Les ellipses sont des vides où résonnent des échos bien souvent plus parlants que la parole elle-même. Le long moment que passe Charles dans le champ, avant que le volet ne bouge, ce long moment qui est celui de la réflexion ennuyée d’Emma, comme il est bouleversant.

019. Il a donc fallu la convaincre, sans doute – le père a peut-être dû vanter les mérites du médecin falot, exagérer ses compétences, imaginer son charme de toutes pièces, tempêter, affirmer qu’elle ne trouverait de toute façon pas mieux ici. Ainsi se fait un mariage. Un livre.

020. Tout le monde pense à la bouffe mais elle, Emma, regrette le dîner aux flambeaux qu’elle n’est pas parvenue à expliquer à son père. Dans le hangar, ses noces sont des noces paysannes, s’étendant sur plusieurs jours. Aloyau, andouille, cochon. Ce n’est pas ce qu’elle voulait.

021. Peut-être aurait-elle préféré vivre à même son gâteau de mariage, avec la balançoire en chocolat, la prairie verdoyante, les roses véritables – tout mais pas cet after qui dérape, avec les hommes qui flirtent, les chevaux qui rotent, les enfants bavant sous les bancs.

022. Grandie dans la paix bucolique, elle veut la tempête, elle aspire à la destruction. Et c’est ainsi qu’elle devient Madame Bovary. La tragédie est enclenchée. Au départ, on dirait simplement une mauvaise idée – mais ce sera bien pire à la fin que tout ce qu’on a pu imaginer.

023. La nuit de noces est un fiasco et nul ne peut l’ignorer. Emma en ressort apparemment inchangée. Ce qu’elle avait imaginé était plus grand, plus beau, plus fort. Plus chaud aussi, sans doute possible. Ce qui était dans sa tête nous ferait tous rougir, encore aujourd’hui.

024. Charles, lui, est bouleversé. Il n’en peut plus de la désirer. Il a réussi le tour de passe-passe, échanger sa vieille épouse contre cette merveille de peau fraîche qu’il ne se lasse pas de toucher comme on vérifie dans sa poche qu’on a toujours ses clés ou ses papiers.

025. La visite de la maison est d’une tristesse absolue. Parce qu’elle ne ressent rien, elle essaie de s’émouvoir devant le bouquet de mariée de la première Madame Bovary, elle imagine sa propre mort, n’importe quoi qui permette d’oublier le curé en plâtre sous les sapinettes.

026. Charles, lui, est fou de joie. Il ne croit pas à sa chance. Il a capturé la merveille. Il ne cesse de se regarder dans ses yeux à elle. Le matin, encore à demi-nue, elle lui parle de sa fenêtre entre deux géraniums. C’est le bonheur absolu. Ça veut dire le monde pour lui.

027. Emma le console de tout ce qui lui a manqué avant dans sa vie, tout ce qui lui a fait croire qu’il était malchanceux. De toutes ses frustrations passées il se repaye sur son épouse de plus en plus mécontente, inconscient absolument de ce qui se trame dans sa tête à elle.

028. Parce que Emma est d’abord une lectrice – et comme toutes les lectrices elle est donc d’abord seule à l’intérieur de sa tête. D’emblée, les livres l’ont emportée, et elle ne voit plus le monde qu’à travers eux, ils sont la distance nécessaire entre la réalité et son espoir.

031. Malheureusement Charles est heureux. Pire : il s’estime davantage de posséder une pareille femme. Pourtant sa conversation est plate comme un trottoir (il raconte ses ordonnances du jour au cours du dîner, et satisfait de lui-même il finit – salaud ! – le bœuf miroton.)

034. Car avant le bal, il y a les pattes des homards qui dépassent des plats, et les cailles qu’on n’a pas encore plumées. Pour Emma ce sont autant de choses luxueuses mais pour Flaubert il s’agit bien de mâles pourvus de pinces coupantes et de femelles qui vont se faire plumer.

037. Un événement aurait pu la faire dessaouler : l’air du bal est lourd, un domestique monte sur une chaise pour casser des vitres (?!), révélant des faces de paysans en train de regarder le bal. Proust se souviendra de cette scène pour À l’ombre des jeunes filles en fleur. 

040. J’aimerais te sauver, Charles, mais Flaubert écrit que tu as regardé jouer au whist pendant 5 h. sans en comprendre les règles ! Il ajoute que tu rentres chez toi le lendemain sans voir qu’Emma est bouleversée – le bal a ouvert un trou dans sa vie. Tu es indéfendable !

043. Charles se porte bien, lui. C’est un doux, il est apprécié pour ça. Parce qu’il a peur de tuer il prescrit souvent des potions calmantes plutôt que la chirurgie. Emma pourrait apprécier le fait qu’il devienne un médecin respecté de la profession, mais ce n’est pas le cas. 

046. Comme tout naufragé, Emma cherche une voile blanche à l’horizon. Chaque jour elle espère un événement, quelque chose, tout plutôt que cet ennui. Et dès juillet elle se met à compter les jours la séparant de septembre et d’une possible invitation au bal de la Vaubyessard. 

049. Emma ne lit plus. « J’ai tout lu. » Mallarmé s’en est-il souvenu en écrivant « J’ai lu tous les livres » ? Car la chair est triste dans cette partie du roman où les corps sont empêchés : « Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait. »

052. Quand vient le repas, tous les repas, elle souffre plus encore. « Toute l’amertume lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli il montait du fond de son âme comme d’autres bouffées d’affadissement. » Le coup de grâce ? « Charles était long à manger. »

055. « Comme la plupart des gens issus de campagnards », Emma n’est pas « facilement accessible à l’émotion d’autrui » ; ces gens-là « gardent toujours à l’âme quelque chose de la callosité des mains paternelles. » Cette explication pique un petit peu vous ne trouvez pas ? 

Arno Bertina

du 26 février au 25 mars | 029 à 056

Photo: Florence Brochoire.

029. L’auteur continue son travail de sape : la littérature est grotesque, et il faut à cette dernière des pimprenelles du type d’Emma pour croire encore aux noces du rêve et de la vie. Une lune de miel au bord des golfes où s’enivrer du parfum des citronniers ? Ahahaha.

032. Emma essaie de battre le briquet sur le cœur de son mari, mais ce nigaud l’embrasse à heures régulières ! Non vraiment sa vie est froide comme un grenier. (Entendez le rire venimeux de l’auteur dans la précision qui suit : « un grenier dont la lucarne serait au nord. »)

035. Emma ne perçoit pas l’avertissement et envoie bouillir son mari qui s’imaginait devoir danser : « On se moquerait de toi. » Plus cassante que d’habitude, madame Bovary fait place nette ; elle doit pouvoir être disponible pour un autre – pour un homard en quelque sorte.

038. Emma aussi a de la mémoire, mais c’est une arme tournée contre elle ; ces faces de paysans lui rappellent son milieu d’origine, avivant son envie de s’en éloigner, d’oublier tout. Elle est là, puis autour du bal, il n’y a plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste.

041. À nouveau prisonnière du quotidien, Emma s’émancipe en imaginant le vicomte à Paris, son élégance – qu’elle confond avec les délicatesses du cœur. Elle dévore les comptes-rendus des spectacles, et rêve de cette ville où les duchesses sont pâles et les actrices nombreuses.

044. Emma est amère ; elle s’agace contre un confrère méprisant, elle ajuste sans douceur la cravate de son mari, ses gants. Il croit que c’est pour lui, ça l’attendrit, alors que c’est « par expansion d’égoïsme ». Elle était « exaspérée de honte, elle avait envie de le battre ».

047. Le marquis nous invitera-t-il à nouveau ? Emma espère une lettre qui ne vient pas, et elle voit octobre relancer la série des journées sans charme, « innombrables, et n’apportant rien ! ». Si cette situation était le fait d’erreurs commises par elle, ce serait un drame. 

050. Madame Bovary est souvent empêchée par cette pudeur qu’on dira sociale. Ainsi elle ne traverse pas la rue pour pousser la porte du cabaret quand elle aperçoit cet homme à la « tête halée, à larges favoris noirs », qui sourit « d’un large sourire doux à dents blanches ». 

053. Alors madame Bovary craque, et devient « capricieuse » : elle commande des plats qu’elle ne touche pas ; elle suffoque mais reste enfermée, elle ne cache plus son mépris « pour rien, ni personne »… Elle n’est « guère tendre » mais peut jeter aux pauvres toute sa monnaie.

056. Accablée par la vie et par Flaubert, le personnage se demande si cette misère est appelée à durer. Au bal de la Vaubyessard, elle a vu « des duchesses à la taille plus lourde », « plus communes », être plus heureuses… Quelle injustice ! Dieu, oui, quelle exécrable injustice !

030. La désaffection d’Emma pour son mari n’était pourtant pas fatale. Aussi fade soit-il, Charles aurait pu décapsuler sa jeune épouse. C’est du moins ce qu’Emma se dit : une abondance subite se serait détachée de son cœur et Charles l’aurait ramassée comme un fruit mur.

033. Emma commence à regretter ce mariage quand son mari reçoit une invitation pour le bal du château de la Vaubyessard. Un peu de lustre, enfin !, un peu de flamme. Des cristaux, des bouquets, et des parfums. Et pour la première fois gouter à une grenade, et à un ananas.

036. Madame Bovary se retient de courir en descendant l’escalier menant au bal. Elle devrait, pourtant, car Flaubert parle de ces dames (garnitures & médaillons) comme il parlait des nourritures empilées pour le dîner, tout à l’heure – mais Emma n’y voit que du feu.

039. À 3h. du matin il est temps de valser. Emma préfèrerait ne pas mais le vicomte insiste, dont le gilet semble moulé sur la poitrine. Ils tournent, leurs jambes se croisent, il baisse ses yeux sur elle, elle lève ses yeux sur lui, ça tourne, elle appuie sa tête sur son torse.

042. « Campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence »… Emma renvoie la gouvernante impertinente et embauche une jeune fille qui doit la désigner en utilisant la troisième personne. Emma regrette le couvent, voudrait voyager, mourir, habiter Paris. 

045. Parce qu’elle fait des confidences à son petit chien, une levrette, Emma se dit qu’elle peut tout aussi bien raconter ses lectures à son mari « car enfin c’était quelqu’un ». Mais il s’endort, souvent. Parler aux bûches de la cheminée alors ? Au balancier de la pendule ?

048. Mais Flaubert n’est pas innocent, qui continue sa série des images deux fois désespérantes – vous vous souvenez de ce « grenier dont la lucarne serait au nord. » ? Eh bien lisez : pour Emma « l’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée. »

051. Cet homme qui a tout du marin ou du bohémien fait danser le cabaret avec son orgue… et des airs qui sont comme l’écho du monde, arrivent jusqu’à Emma… Sa pensée se balance « de rêve en rêve, de tristesse en tristesse ». Mais rien à faire, elle ne peut traverser la rue.

054. Emma, « guère tendre » ? Étrange – lectrices et lecteurs seraient plutôt tentés de la dire trop peu armée, à la carapace trop légère… C’est qu’il entre, nous dit le texte, une autre composante dans ce désordre ; « comme la plupart des gens issus de campagnards »…

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :